Solidarité ou récupération?

Aujourd’hui, je voudrais vous raconter l’histoire de ma bonne amie Laura, expatriée dans un pays voisin de la France. Laura travaille pour une entreprise locale et est chargée de la promotion des activités de son entreprise sur le marché français. Comme tous ses compatriotes Laura a été vivement choquée par les événements du 07 janvier 2015. Quand elle est rentrée de sa pause déjeuner ce même jour, elle a trouvé ses collègues l’air affolés dans une conversation animée. « Laura, tu as entendu ? – Non, qu’est-ce qu’il se passe ? – Il y a eu un attentant à Paris. –Quoi ?! »

Laura a la chance (ou la malchance) de travailler dans un bureau avec un accès à internet et peut se tenir informée des évènements direct. Elle se précipite sur le site du Monde et constate ce qui se passe chez elle. « C’est à combien de kilomètres de chez toi que cela s’est passé ? lui demande la plus compatissante de ses collègues. -22km, répond Laura. –Oh c’est chaud. » Oui c’est chaud, surtout que Laura ne sait pas où est basée la rédaction de Charlie Hebdo, elle ne sait plus dans quels arrondissements habitent ses amis et les membres de sa famille à Paris. C’est le trou noir. Heureusement il y a Google pour se rassurer. Ouf, son frère habite à l’autre bout de la ville. Mais il y a aussi les médias qui balancent de l’info en direct le jour du drame et les jours suivants : fuite, prise d’otages, intervention du GIGN… Laura peut tout savoir de ce que les médias veulent bien lui faire partager, elle peut suivre les événements comme si elle était en France. Sauf qu’elle n’y ait pas. Et dans le flot d’informations continu il est difficile de faire le tri quand la charge émotionnelle est aussi forte. Elle est choquée.

Le lendemain, le 8 janvier, en arrivant au travail, ses collègues, tous d’une autre nationalité, semblent avoir oublié ce qu’il s’est passé. Laura, elle, peut à peine se concentrer sur son travail. Elle allume son ordinateur et regrette aussitôt d’avoir mis Le Monde en page d’accueil de son navigateur. Mais bon, comme ça elle est au courant: la journée a été déclarée journée de deuil national par le Président de la République et une minute de silence est organisée à midi. « On pourrait aussi s’y joindre, pense Laura. Je propose au PDG, je ne propose pas… ? » Laura hésite, elle se sent trop prisonnière de ses émotions pour penser clairement. Au bout de deux heures, ses collègues se rappellent des événements et lui font part de leurs réactions : « Dis donc, Laura, c’est horrible ce qu’il s’est passé en France hier. – Oui, je suis encore choquée. Je ne sais pas ce que vous en pensez mais une minute de silence est organisée en France à midi, vous seriez partant pour qu’on la fasse aussi ici ? » En guise de réponse, une collègue fait la moue, une autre dit qu’elle « n’aurait rien contre » et une troisième exprime son soutient un peu maladroitement : « Oui je pense que c’est une bonne idée car nous sommes solidaires, cela pourrait arriver n’importe où et en plus… on aime bien les français ici. » L’autre collègue-quota-international dans l’équipe de Laura, qui n’est pas française, le prend pour elle : « Ah oui, parce que si c’était arrivé dans mon pays… rien à foutre, c’est ça ? » Laura est dégoutée, elle se sent bien seule avec sa minute de silence, une minute pourtant ce n’est pas si long… Elle essaie de se concentrer sur les chiffres de son marché, ça va peut-être la distraire. A 11h45, le PDG fait irruption dans son bureau avec sa subtilité habituelle et lui demande de but en blanc: « Laura, est-ce que les français comprendraient si on habillait notre logo aux couleurs de la France sur le site pour une journée ? –Je ne pense pas, c’est trop patriotique. –Ok, c’était juste une idée. » Et de disparaître aussi vite qu’il est apparu. Laura est perplexe, elle traverse le couloir pour parler à son PDG: « Tu fais cette suggestion certainement par rapport aux événements de la veille ? –Oui. –Bleu, blanc, rouge je ne pense pas mais pourquoi ne pas rédiger une phrase sur notre site pour exprimer une pensée solidaire? –Ok, bonne idée, vas-y. » Laura se met au travail, si elle ne voulait pas penser à ce qui se passe à Paris, c’est raté. Elle fait une proposition. La réaction de sa hiérarchie ne se fait pas attendre : « C’est de la merde ! –Ah ? Le contenu ? –Non, le contenu, non… Mon problème c’est que c’est trop petit ! Personne ne va le voir ! Viens avec moi, on va discuter en interne pour qu’ils nous fassent une proposition plus visible. Et puis, pense à Facebook aussi, sur ce média on peut être encore plus offensif! » Après une discussion unilatérale, la taille de la police d’écriture de la petite pensée solidaire est multipliée par 10 et la couleur est changée afin que cela saute bien aux yeux. « Tu ne voulais pas écrire « Je suis Charlie » en blanc sur fond noir ? C’est que tout le monde fait… –Non… » Laura ne pense pas qu’elle est Charlie. Le 8 janvier, elle n’a pas encore eu le temps de comprendre d’où vient ce slogan mais elle pressent que ce ne serait le rôle de son entreprise. « Tout le monde l’a écrit partout, tente d’argumenter son PDG. » Mouais, tout le monde l’écrit partout, à chaud, sans réfléchir… Si Laura trouvait le temps de se poser pour lire, comprendre, analyser ce qu’il se passe dans son pays, elle pourrait peut-être se faire une opinion. Et si elle adhérait, elle s’approprierait peut-être le slogan mais là, à vif, c’est non.

Sur le coup de 12h15, un communiqué de presse du groupe médiatique qui a récemment racheté l’entreprise pour laquelle Laura travaille est transféré par le PDG à tous les employés. Ah tiens, le groupe médiatique a suggéré que tous les employés se joignent par solidarité à la minute de silence. Malheureusement, le PDG l’a lu trop tard. Du coup, il suggère que chacun fasse sa minute de silence à sa place devant son ordinateur. Laura a envie de vomir, elle a l’intuition que l’idée du logo lui est venue après avoir lu ce communiqué de presse. Le timing coïncide… Même si l’idée de réagir lui plait, le procédé en interne lui laisse un goût amer dans la bouche. En plus, les réactions des collègues ne se font pas attendre : « Je suis choquée, pourquoi c’est écrit aussi gros ? »… Laura ne sait plus comment argumenter. Le jour suivant, le site retrouve son apparence habituelle, les discussions se calment. Laura a l’impression qu’on oublie. Et puis, il y a un nouveau mail qui circule en interne. Le groupe médiatique, attaché de fait à la liberté de la presse a tenu à exprimer sur son site à lui son soutien aux victimes de Charlie Hebdo. Un lien avec une gentille galerie photos est partagé dans le mail avec cette mention particulière du PDG de Laura: « En tant qu’entreprise nous partageons les valeurs défendues par le groupe médiatique et avons tenu à exprimer notre solidarité sur le marché français de la sorte.» Deux liens suivent cette proposition : un vers le site français, un vers la page Facebook du site français. Laura se sent bizarre, dans le fond elle n’a fait que son travail mais elle a la sensation odieuse d’avoir participé à une action de récupération d’une tragédie à des fins de communication.

Et vous, que pensez-vous de l’histoire de Laura? Solidarité ? Récupération ? Les deux ?

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